Ma très chère Suzanne
Pour la communauté : « Les Croqueurs de Mots »
Lenaïg Boudig à la barre n° 61 lien
Les jeudis-poésie, thème de ce 4 août 2011 « Le plaisir du dépaysement »
Ma très chère Suzanne
Comment vas-tu depuis que nous nous sommes croisées au hasard d’une promenade il y a… il y a… franchement je ne sais pas, je ne sais plus ! Quoi qu’il en soit j’ose espérer que tu te portes à merveille et que l’on se retrouvera bientôt à la terrasse de notre petit bistrot favori… été oblige et autre chose… ! Tu me manques et je pense à toi bien affectueusement. Quant à moi je viens juste de renter d’un séjour à rallonge qui m’a procuré plus de surprises que prévu… Venise, l’Unique m’a retenue par le cœur. Mais au fait t’avais-je parlé de ce voyage au pays des Doges ? Décidément que de flou dans ma mémoire embarrassée…Toi, Suzanne tu rétorquerais : « N’es-tu pas simplement tombée amoureuse ? » et je t’avouerais, le rouge aux joues, que tu as raison ! Oh ma chère amie si tu voyais Venise construite sur l’eau, dans l’eau, malgré l’eau ! On m’avait prévenue, mes ouvrages m’avaient expliqué combien Venise était belle, si belle à en revenir différent à tout jamais… Mais je m’emballe, je m’emballe !
D’abord il serait de bon ton de te parler de Giovanni, l’homme par qui tout est arrivé, tout m’est arrivé ! « Ne me dit pas que… » t’exclamerais-tu ! Si si. C’est lui, notre Giovanni d’autrefois, ma première idylle, ce jeune étudiant vénitien côtoyé jadis sur les bancs de la même université bruxelloise. Lui et toi brillants diplômés en architecture aujourd’hui. Malgré une correspondance effilochée, aléas de la vie, en février il s’est rappelé à mon bon souvenir en m’offrant avec insistance d’être son hôte en sa « Sérénissime République ». Venise, en avril, mérite ce joli surnom, m’a-t-il confié, les touristes affairés n’y sont pas encore légions. Je t’avoue humblement, Suzanne, que revoir Giovanni après deux lustres et quelques rides m’angoissait sans doute plus que de raison. L’envie, la curiosité se bataillaient à la retenue, à la crainte… j’ai vieilli, Suzanne… Qu’avions-nous encore en commun hormis notre âge ? Moi, la modeste libraire dans une paisible bourgade de province… Oh bien sûr, il connaît mon histoire, la mort tragique de ce père adoré, mon retour précipité auprès d’une mère désemparée ; études délibérément sacrifiées sur l’autel de l’Amour filial … Prendre une décision, ici, me fut bien plus difficile encore ! Sur l’autel de l’amitié il me fallait abandonner maman, notre boutique, qu’elles me pardonnent, je me suis envolée !! De la place de Bruxelles à la piazza San Marco une douzaine d’anniversaires se sont greffés sur nos vingt ans… Quel homme allais-je retrouver ? Quelle « jeune fille » espérait-il revoir ? Lorsque je posais le pied sur le pavé vénitien le reste de mon corps se mit à trembler comme s’il était nu ! Giovanni était debout à m’attendre. Nous nous sommes de suite reconnus. Il est resté semblable à lui-même, solide gaillard portant lunettes, peigné à l’identique, le sourire charmant inoubliable !! L’émotion aidant, le geste gauche, il n’a osé que de sages embrassades d’usage, me tenant par le bras pour m’emmener à bord d’un de ces traghettos, sorte de gondole navetteuse. Là, sous un ciel clair mais sur de sombres eaux, nous avons suivi les petites rues inondés comme sinistrées. Telle fut ma première impression de Venise. Bien vite, Suzanne, je la délaissais au profit d’un émerveillement de petit enfant face à tant de dépaysement, d’images surprenantes qui se superposent, jeu étonnant dont l’œil ne se lasse jamais ! Mer, bois, brique, pierre, marbre, or, mais aussi rouille, chancre au ras de l’eau sont les ingrédients de la Perle de la Lagune. Parfois un arbre, souvent des balcons fleuris en guise de jardin. Sur le trajet qui nous conduisait à son quartier Giovanni eut l’élégance de me laisser à mes rêves car je rêvais bel et bien les yeux grands ouverts… Il ne disait mot, souriait lorsque mon regard copieusement nourri croisait machinalement le sien sans vraiment le voir. Il me savait déjà envoûtée par les charmes d’une Venise aux cents Venise ! Plus tard elle allait me parler mieux encore. Chez lui, valise défaite, au balcon de la paternelle demeure vénitienne, appuyés contre le garde-fou, nous avons évoqué un certain passé parallèle tout en y mêlant celui de Venise dont seul un autochtone amouraché sait le narrer. J’adore toujours autant son français teinté made in Italia… Je l’avais repu de souvenirs, il m’avait enivrée d’il était une fois Vénézia lorsque la nuit ouvrit ses réverbères tels des mirabilis que nous en oubliions de passer à table ! Je soupais à l’italienne et en excellente compagnie, ses parents ravis d’accueillir un soupçon de Belgique… Sans hâte ni précipitation les lendemains de mon arrivée furent dédiés à la cité d’art qu’est Venise. Imagine un peu Suzanne ! Musées, salles de palais, institutions culturelles et autres lieux adéquats m’ont offert un spectacle hallucinant. Tableaux, peintures, toiles, icônes, sculptures, marbres, verres, manuscrits, maquettes navales, estampes, fossiles, minéraux etc…, etc…, à m’en faire exploser les pupilles, à m’en faire déborder la mémoire, à m’en user la corde des espadrilles ! Aussi fascinante, Venise la pieuse, véritable essaim d’églises aux intérieurs hétéroclites constitués d’un bric à brac mystique… En l’illustre basilique San Marco, jadis chapelle, j’allumai un cierge en fis un vœu… As-tu deviné lequel ? De cette plongée au cœur du patrimoine vénitien je conserve une euphorie, un bonheur dont on fait le bois qui nous réchauffe à la morne saison. Giovanni me tenait tantôt par l’épaule, tantôt par la taille et je ne me dérobais nullement à ses gestes de tendre complicité. Je le sentais même plus qu’amical… J’appréhendais de voir venir la fin de ces vacances à nulles autres pareilles. Quitter Venise et son vénitien c’était mourir un peu. Que maman me pardonne à nouveau, je prolongeais ma douce agonie de quelques aurores supplémentaires. D’île en île, sous l’égide de mon guide, j’allais encore à la découverte profonde d’une autre Venise, celle des rues entre rêve et réalité. Au soleil exquis d’un printemps adorable, confiés à la rame experte du gondolier, je me laissai bercer par les flots des canaux tandis que Giovanni me fredonnait avec humour un « gondoli, gondoli, gondola » que les propriétaires de ces barques ne chantent plus, autre siècle, autres mœurs hélas ! Au fil de l’eau j’y ai vu le beau coudoyer le moins beau, superbes palais entretenus comme maîtresses, modestes demeures délaissées comme lépreuses. Venise des sourires, Venise des soupirs, elle ne laisse jamais de cire. J’ai tout aimé chez cette vénérable dame d’un autre âge, son âme, ses deux visages, qu’il est aisé d’être poète entre ses bras ! Au fond de ses boutiques au look désuet j’ai eu des coups de cœur pour de la verroterie polychrome, des étoffes chamarrées à porter en châle, un loup (le masque non la bête), de la menue breloque irrésistible et cette carte postale que je t’ai envoyée… Je ne t’ai pas oublié, Suzanne, ta vitrine accueillera un peu de Venise, j’aurais aimé te l’offrir tout entière ! Je bouclais cette flânerie vénitienne par un passage obligé sur le fameux pont des soupirs… Giovanni me conta son histoire… J’aurais dû m’y intéresser mais c’est à cette minute que sa main décidée prit la mienne ! Le tam-tam de mon pauvre cœur me rendit sourde !! Me laissant entraînée aveuglément à travers la ville, je me retrouvai assise à la terrasse réputée du « Florian » place Saint Marc. Le chaud d’un café sur le froid d’un sorbet ma ramenèrent sur terre… Je me remettais à peine de mes émotions...
Lorsque ses lèvres appuyèrent un baiser sur les miennes… Irréfléchie, je le lui rendis, il approuva, j’en rosis ! Le fantôme des Rousseau, Musset, Balzac, Goethe traînant par là s’en souvient ! Oh ma chère Suzanne, je goûtais enfin au bonheur suprême de toute femme follement amoureuse. Je n’osais plus croire que ce jour viendrait… Je le savais libre, je l’étais tout autant et Venise fit le reste ! J’ai profité de ce pays des merveilles jusqu’à plus soif , mais de Giovanni je restais sur ma faim… L’instant de mon départ sonna comme sonne un brusque rappel à l’ordre. Il me fallait partir, les quitter tous les deux. Je laissais l’une à ses bords de mer, l’autre à ses préoccupations louables, la restauration de ces lieux uniques, Venise mérite tous les dévouements, les sacrifices…
Il est de ces ardents défenseurs qui ont pour devise ¨ « Guérir et sauver Vénézia ». Me sentant proche des Vénitiens je l’y encourageais de tout mon cœur. A l’aéroport des au revoir, nous nous sommes étreints dans la plus folle des promesses : unir nos destinées avant que jeunesse ne se fane! Oh Suzy, Suzon, Suzanne, mon amie, ma confidente, qu’il me tarde de te revoir, de te parler. J’ai mille questions à te poser, autant de réponses à espérer… Pour l’heure la petite libraire, perdue en pensées, a retrouvé sa bourgade, ses bouquins, ses clients et amis, ses poissons rouges et… Hélène ! Cette maman, toute heureuse de me savoir saine et sauve, se doute de quelque chose… L’âme de l’être amoureux est un miroir, un « livre ouvert » dans mon cas ! Je lui dirai … demain… peut-être… J’ai si peur de lui causer quelque peine. Sois charitable Suzanne, ne me fait pas languir d’impatience, réponds-moi avec diligence, j’ai besoin que tu me conseilles, me rassures…
Je t’embrasse
Ton amie de toujours fanfan
jill bill